Nebojša Slijepčević : « Les histoires marginales m’intéressent »

Dans les années 90, quelque part en Bosnie-Herzégovine, en pleine guerre, un train s’arrête en pleine campagne. Des miliciens, dirigés par Alexis Manenti, montent à bord, ils se mettent à vérifier les papiers des 500 passagers et à débusquer les « ennemis » d’Etat. Dans une rame, un peu comme dans la vie, chacun se met à réagir à la menace imminente : certains se taisent, d’autres protestent mollement, un seul agit. Voici l’histoire de The Man Who Could Not Remain Silent, un film passionnant, inspiré d’une histoire vraie, sur les utopies, la lâcheté et les gestes qui font la différence.

Après une Palme d’or du court-métrage totalement justifiée à Cannes en 2024, le film fait partie du dernier round aux César (réponse ce vendredi soir) et aux Oscars (info ce weekend). Son réalisateur, Nebojša Slijepčević, vit à Zagreb. Documentariste d’origine, passé par le long-métrage et la télévision, il évoque son engagement pour un cinéma qui interroge la mémoire collective, se positionne par rapport à la notion d’honnêteté et bouscule les postures nationalistes.

Format Court : J’ai l’impression que dans votre travail, vous êtes souvent attiré par les témoins et le silence. Est-ce un thème qui vient de vos origines ?

Nebojša Slijepčević : Je dirais que mon parcours vient du documentaire. J’ai réalisé deux longs-métrages documentaires, quelques courts-métrages documentaires, ainsi que de nombreux travaux pour la télévision. C’est comme ça que j’ai survécu en tant que réalisateur, en travaillant sur des documentaires télévisés. Dans le documentaire, encore plus que dans la fiction, on choisit des sujets qui nous tiennent à cœur, des sujets que je considère comme importants pour ma communauté, mon pays, les gens autour de moi. Malheureusement, une grande partie de l’actualité croate est encore influencée par ce qui s’est passé dans les années 90. Nous parlons donc de la guerre, des traumatismes liés à la guerre, du nationalisme toxique… Même lorsque j’essaie de réaliser des films qui parlent du présent et non pas des films historiques, une grande partie de la situation actuelle en Croatie reste en réalité liée aux événements des années 90.

Mon précédent film (My Neighbour Wolf), également une fiction courte, parlait des habitants de villages très pauvres, situés dans une région de Croatie où vivaient principalement des Serbes avant 1995. Avec l’exode massif des Serbes, ces populations ont été oubliées et vivent aujourd’hui dans une extrême pauvreté. Le film d’avant, Srbenka, était un long-métrage documentaire qui traitait des enfants d’ethnie serbe mais citoyens croates, nés en Croatie et n’ayant jamais connu d’autre pays que la Croatie. Pourtant, à cause de leur origine ethnique, ils sont parfois victimes de harcèlement ou de violences. Ce sont ces histoires marginales qui m’intéressent, des récits qui ne sont généralement pas racontés, qui restent dans l’ombre mais qui sont pourtant essentiels pour comprendre la société.

Pourquoi avez-vous voulu devenir cinéaste, malgré les difficultés du métier ?

N.S. : Depuis tout petit, j’étais fasciné par le cinéma. Mais ce qui m’a véritablement fait basculer, c’est que j’étudiais la psychologie à l’université, et au milieu des années 90, j’ai eu l’opportunité de documenter la vie des réfugiés dans le cadre d’une ONG qui travaillait dans les camps. À cette époque, il y avait encore des camps en Croatie, juste après la guerre. Je voyageais dans tout le pays pour filmer et documenter la vie des réfugiés. À l’époque, je n’étais pas vraiment un cinéaste, mais j’ai appris à utiliser une caméra et à interroger des gens. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment senti attiré par le cinéma, en particulier par le documentaire. J’ai donc abandonné mes études de psychologie pour entrer dans une école de cinéma.

Vous faites une distinction entre documentariste et cinéaste, mais au fond, ce sont des démarches très similaires, non ?

N.S. : Oui, oui, c’est le même métier. Je voulais juste préciser que mon premier travail ne consistait pas à réaliser des documentaires en tant que tels, mais plutôt à créer des archives pour le compte d’une ONG. C’était avant tout un travail de documentation, à des fins d’archivage, mais cela impliquait déjà l’utilisation d’une caméra et des interviews.

The Man Who Could Not Remain Silent est inspiré d’une histoire vraie. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette histoire qui s’inscrit aussi dans celle de votre pays ?

N.S. : Oui, il y a deux choses qui m’ont attiré vers cette histoire. D’abord, j’y ai vu quelque chose d’universel : la situation de quelqu’un qui est témoin d’une scène de violence sans en être directement la victime. C’est une situation dans laquelle nous pouvons tous nous projeter. Cela ne concerne pas uniquement ce qui s’est passé en Bosnie il y a 30 ans, mais quelque chose de plus large. Nous avons tous vécu des situations similaires, évidemment moins extrêmes, mais qui nous permettent de nous identifier. Ma motivation principale était de traiter un événement historique tout en le rendant pertinent aujourd’hui. Mais il y avait aussi une autre raison : Tomo Buzov [représenté dans le film] a été oublié en Croatie, en Serbie et en Bosnie, alors qu’il a accompli un acte héroïque.

En temps de guerre, beaucoup d’actes héroïques sont oubliés, car on ne retient que les événements majeurs, et non les petits gestes du quotidien qui peuvent sauver des vies.

N.S. : Exactement. Mais le fait d’avoir oublié Tomo Buzov a aussi une dimension politique. Son histoire ne correspond pas aux discours nationalistes. Il n’a pas combattu pour la Serbie, la Croatie ou la Bosnie ; il est simplement intervenu face à une injustice. Aujourd’hui, bien que mon film soit l’un des courts-métrages croates qui tourne le plus, certaines personnes en Croatie ne sont pas heureuses de son succès.

Parce qu’elles ne veulent pas affronter leur passé ?

N.S. : Non, parce qu’elles disent : « Pourquoi avoir fait un film sur Tomo Buzov, un membre de l’armée yougoslave ? Pourquoi ne pas avoir choisi un héros croate ? ». C’est une manière de penser nationaliste. Pour elles, ce n’est pas l’acte héroïque qui compte, mais la nationalité. C’est pourquoi j’ai trouvé politiquement très important de faire un film sur quelqu’un qui ne correspond pas à ces récits nationalistes, qui irrite les nationalistes par son existence.

Aujourd’hui, comment se porte le cinéma en Croatie, notamment pour les jeunes réalisateurs ?

N.S. : Je pense que la Croatie est une petite nation européenne typique. Son cinéma, même en dehors des questions politiques, rencontre des difficultés, parce que nous sommes trop petits pour avoir une industrie cinématographique véritablement viable. Avec moins de quatre millions d’habitants, il est très difficile de fidéliser un public. D’une certaine manière, je suis heureux de ne plus avoir 25 ans, car si c’était le cas, je n’aimerais pas être dans la position de quelqu’un qui débute dans le cinéma aujourd’hui, mais cela ne concerne pas uniquement la Croatie. Je pense que c’est la même chose si vous êtes Autrichien, Hollandais ou Belge…

Vous affirmez qu’il serait difficile pour un jeune cinéaste aujourd’hui de faire des films, mais malgré tout, il y a une nouvelle génération qui veut toujours en faire. Il y a des co-productions, donc il existe encore des moyens de faire des films aujourd’hui.

N.S. : Je ne pense pas que le problème principal soit financier ou lié à la production.

Alors, quelle est pour vous la principale difficulté ?

N.S. : Je pense que le cinéma a perdu son sens au cours des vingt dernières années avec l’essor des plateformes de streaming, il n’est plus vraiment un art socialement important. Il y a une hyperinflation de la production et une perte de l’habitude d’aller au cinéma. Regarder un film, autrefois, était un événement social où les gens se réunissaient pour découvrir une œuvre d’art et échanger autour d’elle. Aujourd’hui, le film est devenu une expérience privée, que l’on vit seul ou en famille.

Pourquoi avez-vous choisi de collaborer avec la France et Les Films Norfolk pour votre court ?

N.S. : Le scénario était trop cher pour une production uniquement croate. La France nous a apporté un soutien financier, mais aussi artistique, notamment en me présentant Alexis Manenti.

Vous ne le connaissiez pas ?

N.S. : Je le connaissais des Misérables, c’est un acteur fantastique, mais je ne savais pas qu’il parlait serbe. Quand Noëlle Levenez me l’a proposé comme acteur, j’ai dit : « Oui mais qu’est-ce que je peux faire de lui ? Je n’ai pas de rôles francophones ». Elle m’a dit non, il parle serbe. J’en étais vraiment ravi. Je ne sais pas qui j’aurais choisi pour ce rôle si je n’avais pas eu Alexis, ça a été une collaboration fantastique. Nous sommes d’ailleurs en train de préparer un nouveau film ensemble, avec toute l’équipe, tous les co-producteurs.

Vous voulez faire un long-métrage basé sur l’histoire du court ou c’est quelque chose de totalement différent ?

N.S : C’est une toute nouvelle histoire, mais elle est tirée d’un roman écrit par un auteur croate, Kristian Novak. Le livre a été traduit en français, il s’appelle Terre, mère noire. C’est un roman fantastique, vraiment incroyable, et un excellent matériau pour une adaptation.

Vous saviez qu’Alexis était passé à la réalisation ?

N.S. : Oui, bien sûr ! Il est scénariste et il a réalisé aussi. J’ai vu ses courts-métrages.

The Man Who Could Not Remain Silent se réfère à une époque proche et lointaine en même temps. Votre histoire est basée sur des faits réels. Est-ce que vous concevez bien votre film comme une fiction ?

N.S. : Oui, c’est définitivement une fiction, mais une fiction ancrée dans la réalité. J’ai fait un énorme travail de recherche : j’ai lu plus de mille pages de documents judiciaires, de témoignages de première main…

Sur ce qui s’est passé à cette époque ?

N.S. : Oui, sur cet événement spécifique dans le train. Dans les années 90, l’un des tueurs du train a été arrêté. Dix-neuf personnes, qui faisaient partie des passagers, ont été tuées, leurs corps n’ont jamais été retrouvés. Pendant longtemps, on n’a pas su ce qui leur était arrivé, on savait juste qu’elles avaient été prises en otage et n’avaient jamais réapparu. Puis, l’un des membres du gang a avoué ce qui s’était passé, et il a été jugé. Il a raconté que les otages avaient été tués le jour même ou le lendemain de leur enlèvement. Dans le film, tous les personnages sont fictifs, sauf Tomo Buzov, mais ils sont inspirés de témoignages réels. Par exemple, j’ai lu le témoignage d’un policier qui était dans le train et qui devait protéger les passagers. Mais au moment critique, il a eu peur et n’a rien fait. Après cela, il a souffert de stress post-traumatique sévère, a quitté la police et est tombé gravement malade. Je me suis basé sur son histoire pour créer mon personnage principal, qui ne fait rien et qui se sent coupable. La plupart des dialogues que l’on entend dans le film viennent directement de ces témoignages. Donc, oui, c’est une fiction, mais basée sur des faits réels.

La question peut être banale mais la vérité-elle est importante pour vous ?

N.S. : Ce qui est important pour moi, en fiction comme en documentaire, ce sont les gens. Je savais que certaines personnes qui étaient dans ce train allaient voir le film, et je ne voulais pas les traumatiser à nouveau avec quelque chose de ridicule ou d’inapproprié. Le fils de Tomo Buzov m’a donné son accord pour faire ce film, et je voulais qu’en le regardant, il ressente que nous avons fait quelque chose de fidèle à la réalité. Quand je faisais des documentaires, je les montrais presque toujours aux personnes concernées avant leur sortie. Je leur laissais même la possibilité de censurer certains passages. Je leur demandais : « Pensez-vous que cela reflète fidèlement ce que vous avez vécu » ?

On parle souvent de la responsabilité des documentaires car ils montrent des personnes réelles. Selon vous, est-ce qu’on triche ou non avec le réel ?

N.S. : On triche toujours. Le cinéma n’est pas la réalité, c’est une interprétation de la réalité. Mais cette interprétation ne doit pas être malveillante. Je ne dirais pas que mes documentaires sont « la vérité », mais je pense qu’ils sont honnêtes. Et c’est bien mieux ainsi.

J’apprécie que vous pensiez qu’ils sont honnêtes, et non qu’ils le sont. C’est une forme de modestie. Vous avez maintenant un peu de recul sur ce qui s’est passé à Cannes avec ce film. Comment avez-vous vécu ce qui vous est arrivé sur un plan personnel comme professionnel ?

N.S. : Professionnellement, cela va beaucoup m’aider, car mon prochain projet sera lu avec beaucoup plus d’attention que par le passé. La reconnaissance, c’est indéniable, aide. Sur un plan personnel, bien sûr, cela fait du bien à l’ego, mais je sais aussi que ce n’est pas mon premier film. Parfois, on fait un bon film et personne ne le remarque. Parfois, on fait un film dont on n’est pas vraiment satisfait et il reçoit un prix. C’est chaotique. Je sais aussi que pour mon prochain projet, je devrai encore faire quelque chose de bien. Cette reconnaissance m’aide à me sentir apprécié mais ne garantit rien pour l’avenir. Je suis vraiment heureux que nous soyons en lice pour l’Oscar, mais en même temps, j’attends aussi que tout cela se termine, car je pourrai alors être à 100 % sur mon prochain projet. Il y a quelques mois, mon fils de sept ans m’a dit : « Papa, est-ce que tu peux rendre cette Palme d’Or ? Je n’en veux plus, tu n’es jamais à la maison ! ». Je ne viens de partir que quelques jours jours en Californie, mais c’est sûr que cela a eu des conséquences aussi sur un plan personnel !

Comment vous entraînez-vous pour les Oscars, cette énorme étape, totalement différente de ce que vous connaissez à savoir le cinéma indépendant croate et les difficultés des commissions ?

N.S. : Eh bien, pour moi, c’est une expérience. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant. J’ai ma vie, vous savez, qui était plutôt cool avant ce film. Je travaille pour une très ancienn société de production à Zagreb qui était déjà importante à l’époque socialiste, qui produisait principalement des dessins animés. D’ailleurs, l’école d’animation de Zagreb est née dans cette société qui existe toujours. Je suis « creative producer » pour les documentaires, je travaille avec de jeunes réalisateurs qui réalisent des documentaires. C’est mon travail, et j’enseigne aussi dans une école de cinéma, donc j’ai beaucoup à faire, et j’ai mes propres projets, donc je ne rêve pas de déménager en Californie et de travailler là-bas. Les Oscars, j’aborde cela comme quelque chose d’assez étrange, mais c’est une expérience unique dans une vie, et j’aurai de belles histoires à raconter sur la façon dont ça s’est passé. Bien sûr, un Oscar est une récompense incroyable. Qui ne voudrait pas gagner un Oscar ? C’est quelque chose que tout le monde connaît, mais pour moi, la plus grande récompense cinématographique, ça a été Cannes, d’abord pour la tradition, ensuite pour l’atmosphère. Sous tout son aspect glamour, j’ai senti que c’était un vrai festival de cinéma, où les gens se déplaçaient pour voir des films et c’est ça qui le rend tellement spécial.

Propos recueillis par Katia Bayer

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