Un contexte de création difficile entoure ce film qui raconte la vie en Égypte de deux frères jumeaux Omar et Wessam. Ces deux personnages sont la transcription à l’écran de leurs réalisateurs Abdelrahman et Saad Dnewar, également jumeaux et cinéastes. Frappés par la perte de leur mère, ils souhaitaient lui consacrer un film avant d’être eux-mêmes séparés par la mort de Saad. Cette autofiction, ayant obtenu une Mention spéciale à Clermont-Ferrand et programmée également à Rotterdam, commencée à quatre mains a donc été terminée par deux et rend hommage aux proches disparus du réalisateur dans un mélange subtil d’animation, de prises de vue réelles, de scénettes dessinées et d’archives de famille.
My Brother, My Brother, ce sont des souvenirs que l’on fait ressurgir. Il y a les éléments matériels une photo, des documents médicaux, des lieux qu’une voix-off commente presque dans un style de documentaire. Il y a les souvenirs qui n’ont pas laissé de traces et que l’on aimerait revoir, les vidéos non prises par crainte du « mauvais œil », les lieux vides que l’animation vient combler, réécrire en redonnant un instant vie aux absents. Ainsi, les échographies de grossesses se transforment en grands yeux de bébés et la fiction fait sa place. La voix-off devient personnage pour nous raconter son monde, un monde tout en pudeur et discrétion dont les couleurs pastel et souvent sombres ne menacent pas mais dissimulent de grands mystères. On ressent la complicité entre Omar et Wessam, l’amour qu’ils reçoivent tout autant que les non-dits qui les enserrent, les réponses qu’ils cherchent dans un foyer qui fait cohabiter science et religion. Comment une femme tombe-t-elle enceinte ? La question posée à leur mère reste sans explication claire et l’appel à la prière retentit, rythmant la journée. Comme ses protagonistes le film se passe de longues explications et parfois de dialogues, il laisse parler l’image, les visages. L’animation intègre également une touche onirique, notamment lorsque les frères aperçoivent un hippopotame, se font face dans l’utérus ou tentent littéralement de mettre en lumière leur questionnements en fouillant le bureau sombre de leur père. La disparition de Wessam/Saad a aussi lieu de manière symbolique, lors d’une scène de prières où il s’en va peu à peu, laissant Omar dans un cadre en partie vide.
Leur gémellité est le cœur du film dans lequel ils partagent presque toutes les scènes et où leurs sœurs de la vie réelle n’apparaissent que brièvement. On confond d’ailleurs parfois leurs personnages à l’écran. Le peu de signes distinctifs et les effets de symétrie lorsqu’ils bougent ensemble renvoient dans certaines scènes la sensation étrange que l’un a été dédoublé, décalqué. Un bagarreur prend l’un pour l’autre et peu de temps après dans la lumière faible d’un bureau, leurs ombres se confondent, passent de deux à une, à deux. Ce jeu de de double est accentué par le fait que Omar et Wessam sont tous deux interprétés par Abdelrahman Dnewar, ce qui renforce l’effet de flou tout en redonnant momentanément une voix à son frère.
My Brother, My Brother n’était pas qu’un film, c’était le projet des jumeaux qui se destinaient à la même école de cinéma dans la vie (DFFB Film Academy, Berlin). Que se passe-t-il quand l’un part et l’autre reste ? Que devient cette création ? Abdelrahman Dnewar a le courage la terminer, de porter le projet qu’ils avaient bâti ensemble et de le faire parvenir jusqu’à nous, réalisant le rêve des deux et permettant à son frère, d’une certaine manière, de continuer de vivre via son art.
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Article asssocié : l’interview de Abdelrahman Dnewar